9

« L’organisation hiérarchique et l’initiation par des rites symboliques, c’est-à-dire sans faire intervenir le raisonnement mais plutôt l’imagination grâce aux symboles d’un culte, tout cela est un domaine dangereux que j’ai maîtrisé. Ne comprenez-vous pas que notre parti doit être de cette essence ? »

 

« Un Ordre, voilà ce qu’il nous faut.

Un Ordre, l’Ordre hiérarchique d’une prêtrise séculaire. »

 

Adolf Hitler

 

Le détective s’accroupit auprès de la forme paralysée, et il fut saisi par son expression de terreur extrême. Qui avait pu avoir un tel effet sur un homme ? Et pourquoi s’était-il introduit chez lui ? Steadman secoua l’inconnu pour essayer de le faire sortir de son état, mais sans succès. L’agent du Mossad conserva le regard vitreux et continua à marmonner des propos incompréhensibles. Le détective le fouilla rapidement sans trouver d’arme. Son permis de conduire donnait l’identité de Joseph Solomon Smith et c’est alors qu’il le reconnut ; l’horreur déformait tellement ses traits que jusqu’alors le détective n’avait pu l’identifier, mais le nom réveilla sa mémoire. Smith avait confié à l’agence quelques enquêtes très simples et était devenu un de leurs petits clients réguliers. Il était... bijoutier, oui c’était cela. Il l’avait vu pour la seule fois quelque deux ans auparavant, lors de l’entretien préliminaire. Ensuite Sexton s’était chargé des enquêtes. Seule sa capacité à se souvenir des noms et des visages avait permis à Steadman de faire le rapprochement, et la déduction s’était imposée d’elle-même. Derrière son patronyme anglais, Smith était juif. Il ne fallait pas beaucoup réfléchir pour comprendre que le bijoutier travaillait pour le Mossad, à l’occasion ou en tant qu’agent régulier. Le détective secoua la tête avec dégoût. C’est pour cette raison que Smith avait confié de petites enquêtes à l’agence, afin de garder un œil sur lui pour l’Institut. Steadman savait que Sexton avait sympathisé avec le bijoutier. Que lui avait-il révélé durant tout ce temps ? Pas grand-chose sans doute, car l’ex-policier n’était pas du genre à se prêter aux indiscrétions. Mais se servir d’un vieil homme comme Smith, même pour une surveillance de routine... Si le cœur du petit Juif ne lâchait pas, il pourrait s’estimer chanceux.

C’est le courant d’air et non un bruit qui fit réagir Steadman. Il bondit contre le mur et pointa son .38 vers la porte qui s’ouvrait lentement. On avait utilisé une clef et à présent on repoussait lentement le battant. Deux hommes étaient accroupis de chaque côté de la porte, à demi cachés par le chambranle, et leurs revolvers étaient braqués sur la silhouette nue du détective.

— Ne tirez pas, Steadman ! lança l’un d’eux. M15 !

Son index se figea sur la détente au nom du service de renseignement. Un porte-cartes ouvert fut lancé sur le sol du couloir et vint buter contre la tête de Smith. Sans cesser de surveiller les deux hommes, il le ramassa et l’éleva à hauteur du regard. Un rapide coup d’œil sur la pièce d’identité lui donna confirmation. Il se releva et fit signe aux deux hommes d’entrer. Ils s’exécutèrent sans hâte, le second refermant la porte derrière lui.

— Bon sang ! Que s’est-il passé ici ? demanda le premier en contemplant le corps immobile du bijoutier.

 

Steadman s’aperçut brusquement de sa nudité.

— Je vais mettre quelque chose, grogna-t-il.

— Laissez le revolver, ordonna le premier agent du M15.

Mais le détective lui avait déjà tourné le dos et gravissait les marches.

— Allez vous faire foutre, lança-t-il sans ralentir.

Les deux agents du M15 s’entre-regardèrent et le second haussa les épaules.

 

Quand Steadman redescendit, il avait passé un peignoir de bain et glissé le .38 dans une des poches. Les deux hommes étaient agenouillés auprès de Smith.

— Que s’est-il passé, Steadman ? répéta le premier en se redressant. Que lui est-il arrivé ?

— Dites-le-moi, répliqua Steadman que les manières abruptes des arrivants commençaient à irriter. J’ai entendu un bruit, et un cri. Quand je suis descendu je l’ai trouvé dans cette position, au pied de l’escalier.

Mais avait-il vraiment entendu un bruit ? Il écartait déjà de ses souvenirs cette peur irraisonnée qui l’avait glacé dans son lit.

— Vous avez vu quelqu’un ? Quelqu’un est sorti par-derrière ? demanda le second agent en fouillant les poches de Smith.

— Non, la porte est toujours verrouillée. Mais j’ai cru voir quelqu’un sortir par la porte d’entrée. Ce n’était qu’une ombre, je n’ai pas pu voir grand-chose dans la nuit.

Les deux hommes le considérèrent avec un même étonnement.

— Personne n’est sorti. Nous l’aurions vu.

— Je suis pourtant certain...

— C’est un vieil homme, commenta un des agents. Il est resté assis dans les jardins de l’église une bonne partie de la nuit, dans le froid. Peut-être n’a-t-il pas supporté. Quand il est venu vous voir, il a eu un malaise...

— Comment savez-vous qu’il était entré chez moi ? Et pourquoi viendrait-il me voir à une heure pareille ?

— Il vous surveillait, Steadman. Et nous nous le surveillions. Vos amis du Mossad semblent très intéressés par votre personne. Mais ils doivent être dans une mauvaise passe pour employer de vieux types comme lui.

— Mais pourquoi étiez-vous là ? insista le détective.

— Pour garder un œil sur vous, bien sûr. Sur ordre de Mr. Pope. Quant à savoir pourquoi ce Smith est entré... Peut-être a-t-il vu quelque chose ?

— Et comment est-il entré ? La porte était verrouillée.

Il a fait comme nous, fit l’agent du M15 en montrant une clef Yale. Désolé, nous avons dû la faire durant votre absence. Pour votre propre protection, ajouta-t-il comme pour s’excuser et en baissant les yeux vers Smith. Il en a probablement une sur lui aussi, ou un passe.

Steadman eut un hochement de tête navré.

— Et que va-t-on faire de lui ? dit-il en s’accroupissant une nouvelle fois auprès du vieil homme qui frissonnait par vagues. Il faut l’emmener à l’hôpital.

— Nous allons nous en charger. Ne dites rien de tout ceci à vos amis du Mossad, sinon ils voudront savoir comment le M15 s’est trouvé là. Il faut leur laisser croire que vous travaillez pour votre compte.

— Ce n’est pas ce que je fais ? rétorqua Steadman d’un ton caustique.

Les deux agents ignorèrent la question.

— En ce qui vous concerne, vous n’avez jamais vu cet homme cette nuit. Laissez-les s’interroger sur sa disparition.

Ils partirent en transportant le vieil homme, non sans avoir assuré qu’un d’eux resterait en faction à l’extérieur jusqu’à la fin de la nuit. Steadman vérifia que la porte était bien verrouillée puis il se servit un café noir. Il attendit l’aube assis dans le fauteuil, le .38 à portée de main. Le jour venu et après s’être douché, rasé et avoir avalé un petit déjeuner rapide, il téléphona à Holly. Une fois encore, il n’obtint pas de réponse mais il chassa son début d’inquiétude en se disant que la jeune femme travaillait et se trouvait sans doute au journal qui l’employait. De plus elle n’était en rien impliquée dans cette affaire, et en toute logique ne devait courir aucun danger. Un peu plus tard, il appela la firme d’Edward Gant au numéro communiqué par Peppercorn. On lui apprit que le marchand d’armes serait heureux de le recevoir chez lui le jour même, pour discuter en toute tranquillité. Avec une excitation certaine Steadman accepta et on lui fournit toutes les indications pour se rendre à la propriété de Gant. Le détective appela immédiatement Pope. L’homme des Services britanniques se montra ravi de cette nouvelle étape.

— Soyez prudent, Harry, fut son seul commentaire sur les risques que courait le détective.

Ils discutèrent brièvement de l’incident de la nuit et Pope le questionna sur ce qu’il avait vu avec exactitude. L’intérêt de l’agent britannique était évident, et Steadman faillit lui parler de l’étrangeté qui avait précédé la découverte de Smith, du froid soudain et de l’atmosphère malveillante dans la maison. Mais, à la lumière du jour, tout cela ressemblait beaucoup à des affabulations et il n’en dit rien.

Après un dernier appel à l’agence pour vérifier auprès de Sue que tout allait bien, il prit sa voiture et partit pour Guildford.

 

Steadman arrêta la Celica devant la grande grille de fer forgé et attendit que l’homme sorte du poste de garde. Les deux bergers allemands qui l’accompagnaient repérèrent aussitôt le détective et il entendit leur grondement par la vitre baissée.

— Mr. Steadman ? interrogea le garde, et il acquiesça. Vous pouvez prouver votre identité ?

L’homme était vêtu d’une tenue militaire kaki. Il avait parlé sans agressivité ni intonation particulière : il accomplissait simplement son travail. Le détective dut sortir de la Celica pour lui donner ses papiers à travers la grille.

— Une minute, Monsieur.

Le garde retourna dans la petite construction.

Les deux chiens n’avaient pas bougé. Ils fixaient sur Steadman leurs prunelles brillantes, et le détective ne les toisa qu’un instant avant de s’asseoir sur le capot de la voiture pour patienter, mains dans les poches. Il repensa à Smith et se demanda si le vieux bijoutier était sorti de son état de choc.

Le garde revint, lui rendit son permis de conduire sans un mot et ouvrit la grille. Le détective se remit au volant et entra dans la propriété, sous la surveillance des deux chiens. La Celica suivit la longue courbe de l’allée jusqu’à la maison, protégée des regards par un rideau d’arbres. La demeure était de belle taille mais loin d’être aussi imposante qu’il se l’était imaginé, car Gant était un homme très riche. Mais il se souvint que ce n’était pas là l’unique propriété du marchand d’armes, puisque Holly en avait mentionné une autre sur la Côte Ouest.

Le parc semblait tout à fait traditionnel pour une propriété anglaise, et rien n’indiquait la profession de Gant. Mais il devait exister un terrain de tests quelque part, sinon pourquoi le marchand d’armes l’aurait-il invité ici ? Plusieurs voitures luxueuses étaient garées devant la maison, et il croisa une BMW qui partait. Ses deux occupants le dévisagèrent un instant puis le passager détourna la tête, mais Steadman avait reconnu un membre très conservateur du Parlement, réputé pour ses positions d’extrême droite et l’éloquence dont il usait pour les défendre. Un invité logique de Gant, se dit le détective en garant sa voiture à côté d’une Mercedes. Il coupait le moteur que déjà un homme en costume noir lui ouvrait la portière.

— Mr. Gant vous attend à l’intérieur, Monsieur, annonça-t-il. Puis-je prendre votre porte-documents ?

— Je n’en ai pas, répondit Steadman en sortant de la voiture.

— Alors si vous voulez bien me suivre, Monsieur.

La voix comme les mouvements de l’homme étaient secs, et son intonation plus proche de l’ordre que de la formule de politesse. Steadman lui emboîta le pas. Ils pénétrèrent dans un grand hall livré à la pénombre.

— Si vous voulez bien attendre un instant, Monsieur, fit l’autre avant de s’éclipser par une des hautes portes.

Steadman déambula dans le hall, étudiant les portraits accrochés aux murs. Tous représentaient des hommes en uniforme, et aucun ne lui était connu.

La même porte s’ouvrit et Gant apparut.

— Ah, Mr. Steadman, heureux que vous soyez venu, dit-il en souriant.

La surprise agrandit les yeux du détective mais il se reprit aussitôt et avança vers le marchand d’armes. Gant ne tendit pas la main et une lueur amusée dansa dans ses yeux.

— Vous aurais-je... impressionné ? C’est un choc au début, mais on s’y habitue vite.

Steadman avait du mal à détacher son regard du carré de plastique percé de deux petits trous qui couvrait l’endroit où se trouvait le nez de Gant la veille. Il s’éclaircit la gorge avant de répondre :

— Désolé, je ne voulais pas...

— Inutile de vous excuser, fit aimablement Gant. Un petit accident survenu il y a longtemps. Par chance, les conduits nasaux fonctionnent bien. La prothèse nasale est quasiment indiscernable, je le sais, mais très inconfortable. Aussi, dans l’intimité je me passe de ce genre de coquetterie... Mais je vous en prie, entrez. J’aimerais vous présenter quelques amis.

La pièce était vaste, le plafond haut et le mobilier d’un style rustique approprié. Des quatre personnes présentes dans la pièce deux se tenaient debout mais tous regardèrent Steadman quand il entra et leur conversation cessa. Le détective fut étonné de voir Brannigan. Même en civil, le major gardait une attitude très militaire, et il contemplait l’arrivant avec une hostilité ouverte. Les autres ne montraient que de l’intérêt, ou mieux de la curiosité à son égard. Steadman ne se sentait pas très à l’aise.

La seule femme du groupe était assise, et son extraordinaire beauté attira immédiatement l’attention de Steadman. Ses cheveux d’un noir brillant cascadaient jusque sur ses épaules, encadrant un visage énigmatique. Le nez était un peu fort mais non sans charme, les lèvres pulpeuses effleurées par un sourire arrogant. Mais c’étaient surtout ses yeux qui exerçaient un magnétisme impossible à ignorer. Noirs et profonds, ils brillaient d’une attente singulière qui fascinait.

— Laissez-moi faire les présentations.

La voix de Gant brisa le charme et Steadman regarda les deux autres personnes. Assis à côté d’elle se trouvait un homme très âgé au crâne presque chauve parsemé de taches de sénescence. Son visage n’était qu’un entrelacs de rides, ses yeux deux puits sombres sous des arcades sourcilières proéminentes. Son corps était si frêle qu’il semblait prêt à se casser à la moindre pression. Il appuyait ses mains déformées sur le pommeau d’une canne.

L’autre homme était beaucoup plus jeune, trente-cinq ans tout au plus estima Steadman. Ses cheveux courts étaient coiffés en arrière à l’ancienne mode et sur son visage trop pâle s’affichait un rictus suffisant, sans doute plus naturel que provoqué. Il portait un costume gris sombre de bonne coupe qui accentuait la maigreur de son corps. Ses yeux aux paupières lourdes lui donnaient une expression d’insolence dédaigneuse.

— Kristina, voici Harry Steadman, dit Gant.

Le sourire de la femme s’accentua et elle se leva pour aller au-devant du détective, la main tendue.

— Je suis très heureuse de faire votre connaissance, Harry, dit-elle d’une voix à la sensualité rauque.

Elle était grande et portait à merveille un tailleur vert dont la veste laissait voir un chemisier échancré sur une poitrine haute. Il décela dans son regard la même malice qu’il avait lue dans celui de Gant la veille, et son impression d’être un pion dans un jeu complexe grandit un peu plus. Il sourit lui aussi, et la dureté de ses yeux parut déstabiliser la créature de rêve.

— Le Dr Franz Scheuer, dit Gant en indiquant le vieil homme toujours assis.

Steadman le salua d’un hochement de tête, mais l’autre ne réagit pas.

— Félix Kôhner, poursuivit le marchand d’armes en se tournant vers l’élégant, qui se contenta d’un simple geste de la main. Et, bien sûr, le major Brannigan, que vous connaissez déjà.

Le militaire resta de marbre.

Quel plaisir de se retrouver entre amis, songea Steadman, et l’ironie de la réflexion l’aida à conserver son aplomb.

— Mr. Steadman est ici pour les discussions préliminaires concernant des contrats d’armement pour son client, exposa Gant en désignant au détective un fauteuil où celui-ci s’assit. Puis-je vous offrir quelque chose, Mr. Steadman ? Porto ? Martini ? Non, pour quelqu’un comme vous, quelque chose de plus fort, n’est-ce pas ?

De nouveau cette moquerie derrière la courtoisie. Il remarqua que l’homme en noir qui l’avait accueilli se tenait maintenant près d’un petit meuble vitré contenant de nombreuses bouteilles.

— Une vodka serait très bien.

Il était conscient de l’examen dont il faisait l’objet pendant que les boissons étaient servies. Le vieux Dr Scheuer se pencha vers la jeune femme pour lui murmurer quelque chose à l’oreille. Kristina cacha un sourire derrière sa main.

— Et maintenant, Mr. Steadman, dit Gant en se plaçant dos à la grande cheminée où crépitait un feu imposant, pouvez-vous nous révéler l’identité de ce mystérieux client que vous représentez ? Ou dois-je me lancer dans le jeu des hypothèses ?

— Inutile. Il s’agit d’Israël.

Si Gant fut surpris de sa franchise il n’en montra rien.

— Je vois. Vous savez sans aucun doute que je n’ai encore jamais traité avec les Juifs, n’est-ce pas ?

Dans la bouche du marchand d’armes, le terme « Juif » paraissait recouvrir bien des insinuations.

— En effet j’étais au courant. Et je me suis demandé pourquoi.

— Parce qu’ils ne m’ont pas contacté jusqu’à présent, dit Gant avant d’éclater un bref rire. Enfin, jusqu’à il y a quelques semaines, pour être précis.

Steadman manifesta son étonnement d’une simple mimique.

— Oui, un jeune Juif est venu me trouver pour me demander des armes. Je lui ai dit que nous pourrions très certainement nous entendre, hélas... (il eut un sourire froid) il n’est jamais revenu. Quelle raison a bien pu nous priver de son intérêt, je me le demande ?

Salopard, songea Steadman, las de jouer au chat et à la souris.

— Aucune idée, Mr. Gant. Quel était le nom de cet... Israélien ?

— Oh... Kanaan ou quelque chose comme ça, un nom très juif. Ça n’a pas d’importance, n’est-ce pas ?

Le fiel du ton fit bouillir le sang de Steadman. Il aurait aimé écraser son verre sur le visage sans nez, en lieu de quoi il eut un sourire de froide indifférence.

— Non, pas pour moi. J’aimerais examiner certaines de vos armes.

— Bien sûr. J’ai étudié votre liste et je pense être en mesure de satisfaire une grande partie de vos demandes. Félix vous montrera nos armes les plus maniables ici, et ensuite si vous le désirez nous vous ferons visiter notre terrain de tests pour une démonstration de nos matériels lourds.

— Et où se trouve-t-il ? tenta le détective d’un ton détaché.

Gant eut un gloussement ravi.

— Chaque chose en son temps, Mr. Steadman. Vous n’êtes pas encore prêt à découvrir notre Wewelsburg.

Tous les regards se braquèrent sur le marchand d’armes, et Steadman crut y discerner un étonnement inquiet.

— Excusez-moi : votre... quoi ?

Mais Gant rit de nouveau, comme s’il venait de faire une bonne plaisanterie.

— Aucune importance, Mr. Steadman. Chaque chose en son temps, comme je vous l’ai dit... Félix, veuillez reprendre la liste de notre invité et lui expliquer quelles armes nous pouvons fournir à son client ? Ma compagnie est la seule à proposer certains modèles, Mr. Steadman, des modèles bien supérieurs à ceux de tous mes concurrents, qu’ils soient gouvernementaux ou privés.

Durant l’heure qui suivit, l’Allemand Félix Kôhner exposa les performances des différents produits Gant tandis que les autres observaient en silence le détective. Seul Gant intervenait de temps à autre pour apporter quelques précisions sur telle ou telle arme. Steadman sentait que chacune de ses réactions était analysée par les autres. La situation était pour le moins énervante, mais il était prêt à relever le défi. Le groupe dégageait une malveillance très nette, et le vieil homme assis en était l’épicentre. La beauté même de Kristina semblait masquer une corruption indéfinissable, bien que Steadman ne pût s’empêcher de croiser souvent son regard d’un noir magnétique. A plusieurs reprises elle esquissa un sourire lourd de promesses, et par deux fois Steadman remarqua le coup d’œil irrité que lui lançait Brannigan. Étaient-ils liés ? Et que faisait un officier de l’armée britannique en telle compagnie ? Steadman était surpris de le voir fréquenter Gant, mais le membre du Parlement croisé en arrivant était sans doute plus étonnant encore. Il savait que Gant bénéficiait de contacts haut placés, mais il n’aurait jamais pensé qu’ils atteignaient ce niveau...

L’exposé technique de Kôhner terminé, il fut amené par celui-ci et Brannigan à l’arrière de la maison, sur un terrain de tir fort bien aménagé. De l’autre côté, un bâtiment bas et long abritait des armes de toutes sortes. Un hélicoptère Gazelle trônait au centre d’une aire d’envol, à une centaine de mètres de là, et Steadman pensa à celui d’où on avait probablement télécommandé le Chieftain la veille... Il chassa ces réflexions de son esprit et se concentra sur la démonstration des matériels de destruction. Celles qui ne pouvaient qu’être simulées lui furent ensuite faites par films interposés, dans un salon transformé en salle de projection.

L’après-midi tirait à sa fin quand la dernière démonstration eut lieu. Steadman commençait à être las des explications techniques, de la voix sèche de Kôhner et de l’animosité affichée par Brannigan. Ils retournèrent dans la maison où les attendait Gant, son habituel sourire cynique rivé aux lèvres.

— Avez-vous apprécié ce que vous avez vu, Mr. Steadman ? Et pensez-vous que vos amis seront intéressés ?

— Oui, sans aucun doute, répondit-il en jouant le jeu. Mais je n’ai vu jusqu’à présent que du matériel de moyenne importance. J’ai quelques grosses commandes sur ma liste. Quand les verrai-je en démonstration ?

— Comme je vous l’ai déjà dit, nous avons un terrain de tests plus adapté aux armes que vous évoquez. Aujourd’hui, nous ne cherchions qu’à vous mettre en appétit. J’espère que nous y sommes parvenus ?

— Oui. Où est cet autre terrain de tests ?

Gant éclata de rire et se tourna vers Kristina.

— Unser Parsifal ist neugierig, und ungeduldig[1]...

Elle jeta un regard aigu au marchand d’armes mais camoufla aussitôt son mécontentement par un sourire ensorcelant adressé à Steadman.

— Vous aimeriez voir d’autres démonstrations, Harry ?

Il était désorienté. Le plaisir que prenait Gant à ce jeu n’était visiblement pas partagé par les autres. Pour la deuxième fois, il les avait rendus très nerveux par une simple remarque. Mais pourquoi avait-il parlé en allemand, et pourquoi l’avoir appelé Parsifal ?

— Oui, j’aimerais en voir d’autres, répondit le détective d’un ton neutre.

— Il en sera donc ainsi, déclama Gant en refermant une main sur son épaule. Et sans délai. Venez avec moi, Mr. Steadman.

— Edward ! Ce n’est pas ainsi qu’il faut procéder !

L’attention de tous se tourna vers le Dr Scheuer, et Gant le toisa avec une froideur perceptible. Le vieil homme s’était levé et s’appuyait sur sa canne. Il avait parlé avec un fort accent germanique et une véhémence qui démentait son physique fragile.

— Bezweifelst du jetzt die Wôrter des Propheten ?[2] lâcha sèchement Gant. Alles be wahreitet sich dock ?

Le vieil homme affronta son regard avec la même détermination.

— Dazu zwingen Sie es, lança-t-il avec une colère mal maîtrisée.

Le jeu touchait à sa fin, Steadman le sentait. Et il n’avait réussi qu’à se jeter dans la gueule du lion. Il se tendit, prêt à profiter de la première occasion pour s’échapper de ce traquenard. Ils avaient l’avantage du nombre et du lieu, mais il avait l’intention de prendre celui de l’initiative. La poigne de Gant sur son épaule s’affermit un peu plus. Ses yeux plongèrent dans ceux du détective, et toute trace d’humour en avait disparu.

— Veuillez m’accompagner, Mr. Steadman. Je vous promets que ce que je vais vous montrer vous intéressera grandement.

Steadman avait raté l’opportunité. Il sentit son besoin de résister remplacé par la curiosité. Il pouvait encore gagner un peu de temps. Il acquiesça et suivit le marchand d’armes hors du salon. Le major Brannigan et Kôhner lui emboîtèrent le pas, en une escorte manifeste.

Gant les mena par un grand escalier jusqu’à l’étage. Après un autre long couloir, il ouvrit la porte du fond et s’effaça pour laisser entrer son invité. Steadman s’exécuta.

Ce qu’il découvrit le cloua sur place, et ses espoirs de fuite s’évanouirent. Deux corps affaissés étaient ligotés sur des chaises au centre de la pièce. Leur visage couvert d’hématomes et de sang était méconnaissable, mais Steadman devina aussitôt leur identité. Il avança d’un pas lent jusqu’à eux et releva les têtes penchées. Il ne s’était pas trompé.

David Goldblatt et Hannah.

La lance
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